Les guichets d’achat d’or annoncés fin août 2026 par le gouvernement malgache devaient consolider un stock national que RFI évalue à une seule tonne. Implantés à Ambilobe et Maevatanana dans le nord, à Miandrivazo dans l’ouest et à Mananjary dans le sud-est, près des principaux centres d’extraction, ces points de collecte relèvent de la Banque centrale. Leur mise en service intervient pourtant dans un contexte défavorable : les capacités de contrôle aux frontières montrent leurs limites, et une affirmation officielle a relancé le débat sur l’ampleur réelle du trafic.
Le 20 octobre, depuis l’aéroport international d’Ivato à Antananarivo, le colonel Michaël Randrianirina, président de la Refondation de Madagascar, a déclaré que 100 tonnes d’or quittaient chaque année le pays illégalement à destination de Dubaï, pour un montant qu’il estime à 10 milliards de dollars. Un chiffre que les données disponibles peinent à corroborer. Selon l’organisation planetGold, l’exploitation minière artisanale et à petite échelle (EMAPE) produit environ 14 tonnes par an. Un rapport de Swissaid chiffre pour sa part à 435 tonnes l’or exporté illégalement de l’ensemble du continent africain en 2022.
Sur le terrain, l’aveu est plus parlant que le chiffre. Le colonel a reconnu, selon le média malgache Madagascar-Tribune.com, que lorsque les contrôles se renforcent à Antananarivo, certains trafiquants changent simplement d’itinéraire, et il a évoqué un déplacement des activités illicites vers l’aéroport international de Nosy Be. La surveillance suit le mouvement, elle ne l’anticipe pas.
Les faiblesses du circuit officiel sont documentées de longue date. L’U4 anti-corruption resource center, basé en Norvège, a relevé pour l’année 2020 un écart considérable entre les déclarations et les flux réels : 938 kg d’or officiellement exportés, contre 2 à 3 tonnes importées de Madagascar selon les statistiques miroirs des pays destinataires. Dans son rapport publié en 2022, l’organisation décrit une chaîne d’approvisionnement qui se dérègle dès le maillon du collecteur, lequel ne révèle jamais l’identité de son client. L’exportation se fait par voie aérienne ou maritime. Au moment du contrôle des dossiers, le certificat d’origine et le récépissé du paiement de la redevance minière sont souvent manquants. L’exportateur présente généralement un laissez-passer acheté auprès d’un titulaire de PRE, le permis minier réservé aux petits exploitants, ou propose un pot-de-vin aux responsables concernés.
Des agents en poste à Ivato ont confirmé ces dysfonctionnements auprès de l’U4. Deux inspecteurs des douanes, un membre de la police de l’air et des frontières et un responsable du service des Mines ont indiqué que des personnes réputées proches du gouvernement en place auraient fréquemment tenté de faire passer en contrebande des kilogrammes d’or vers les Émirats arabes unis. Par voie maritime, un ancien responsable de l’APM, l’agence portuaire maritime sise à Nosy-Be, et deux organisations régionales de la société civile du district ont signalé l’existence d’un trafic dont Nosy-Be et Sainte-Marie sont les portes de sortie.
Le ministère des Mines estimait déjà en 2024 qu’une tonne d’or sortait clandestinement du pays chaque mois, un trafic qui échappe à toute taxation. Le potentiel est pourtant réel. Selon certains économistes, l’exploitation artisanale pourrait générer plus de dix milliards de dollars de chiffre d’affaires, et en 2023 le secteur minier représentait 47% des exportations mais seulement 5% du PIB, la valeur ajoutée étant souvent comptabilisée hors du pays. Le plus grand gisement se trouve dans la région de Diana, dans le district d’Ambilobe, commune rurale de Betsiaka, mais le métal ne fait la richesse que d’un petit groupe.
Une enquête du New York Times, signée Justin Scheck, éclaire les conditions d’extraction. Dans la région de Diana, Firmin Razafindratondra, superviseur régional des mines pour le gouvernement, a déclaré que les mineurs ne respectent aucune loi et que toute l’activité d’extraction y est illégale. L’Unicef rapporte que plus de 230.000 enfants travaillent dans ces mines, en violation des lois internationales, alors que la loi interdit de délivrer un certificat d’exportation à un minerai extrait de la sorte. L’expert de Swissaid Marc Ummel résume l’impasse : les Émirats arabes unis sont devenus d’une certaine manière la machine à laver de l’or africain. Le pays du Golfe finance d’ailleurs à Ivato la construction de la première raffinerie de Madagascar.
Les ordres de fermeture émis par le gouvernement autour de Mananjary, sur la côte est, n’ont pas empêché les mineurs de poursuivre leurs activités. Des engins de terrassement ont transformé des rizières en une immense excavation, et dans le nord, des ouvriers ont abattu des arbres au sein d’une forêt protégée pour étayer les galeries. “L’environnement est détruit”, a déclaré Elys Karena Hanitriniaina, gouverneure d’une autre région aurifère. L’or est ensuite fondu en barres de 12 kilos dans une usine située tout près de l’aéroport international, d’où elles s’envolent illégalement vers la Turquie pour être revendues ailleurs, sans que l’autorité du marché de l’or basée à Londres n’intervienne. La hausse du cours, passée de 600 dollars l’once à 5000, n’a plus aucun frein à offrir à ces activités clandestines.
Reste une question ouverte : les quatre guichets d’Ambilobe, Maevatanana, Miandrivazo et Mananjary suffiront-ils à capter un métal qui, aujourd’hui, emprunte presque tous les autres circuits ?