Antananarivo (AFP). Treize centres de cyber-escroquerie démantelés entre août et septembre à Madagascar, dans une opération conjointe des autorités malgaches et américaines, mettent en lumière une chaîne de responsabilité qui dépasse les frontières du pays. Selon la justice malgache, ces réseaux étaient opérés majoritairement par des ressortissants chinois, dont 148 ont été extradés vers la Chine, et s’inscrivaient dans une apparente traite d’êtres humains visant des ressortissants africains.
L’opération a permis la saisie de “52 millions de dollars de cryptomonnaies” ainsi que de “3.200 appareils électroniques”, d’après le ministère de la Justice américain (DoJ). Sur le terrain, les enquêteurs relèvent des pratiques caractéristiques d’exploitation: confisquation de passeports, promesses d’emploi trompeuses et travail forcé au service d’arnaques à la romance, aux cryptomonnaies ou sous forme de pyramides de Ponzi.
Du point de vue des institutions, le dossier pose d’abord la question de l’effectivité de la justice malgache. Onze des ressortissants chinois arrêtés ont été mystérieusement libérés de prison, dans un scandale qui éclabousse la garde des Sceaux Fanirisoa Ernaivo. L’un des mis en cause affirme qu’elle aurait donné l’instruction de les libérer, ce qu’elle dément. Pendant ce temps, des ressortissants africains restent incarcérés alors même que de premiers éléments d’enquête suggèrent qu’ils pourraient avoir été victimes de traite d’êtres humains. Un décalage que les observateurs de la gouvernance ne manqueront pas de relever.
Les autorités d’exécution détaillent le mécanisme de recrutement. “Ils disent avoir été recrutés via Facebook pour travailler dans le commerce à Madagascar. Mais en arrivant, la majorité des passeports ont été confisqués par le boss et ils ont été forcés d’escroquer”, explique le commissaire Hassan Mouigni, chef de la cellule cybercriminalité de la police malgache. “Ils ont été victimes de tromperie.” Une vingtaine de Rwandais, Zimbabwéens, Ougandais et Kényans seraient ainsi arrivés sur place.
Le cadre judiciaire s’est aussi exercé à l’échelle individuelle. Le “boss” présumé d’un centre installé dans une villa du quartier cossu d’Ivato, près d’Antananarivo, est un ressortissant malaisien, Chui Kok Wa, dont le FBI a demandé l’extradition, selon un communiqué du DoJ. “A partir du visa dans le passeport, on a pu déduire qu’il était arrivé ici pour la première fois en 2024. Il était auparavant au Cambodge”, indique le commissaire Mouigni. Le DoJ estime que cette organisation criminelle, “ayant des liens avec la Malaisie et la Chine”, a “probablement déplacé ces opérations du Cambodge à la suite d’une intervention des forces de l’ordre dans ce pays”.
Cette lecture institutionnelle est partagée par Tsitohaina Ralihivao, coordinateur de la cellule de lutte contre la cybercriminalité du ministère de la Communication malgache, qui relie l’arrivée de ces réseaux aux affrontements frontaliers entre le Cambodge et la Thaïlande de juillet 2025. L’armée thaïlandaise avait alors fait visiter aux médias des centres d’arnaques abandonnés à la frontière. “Lorsque les Thaïlandais ont démantelé, ils ont juste déplacé les opérations. Ce sont les mêmes organisations qui sont venues à Madagascar”, affirme-t-il à l’AFP.
Un document judiciaire du FBI, partagé par le DoJ, accrédite cette version: “des centres de cyber-escroquerie s’implantent de plus en plus en Afrique suite à la fermeture de tels complexes en Asie du Sud-Est”. Le texte rapporte l’interrogatoire de trois ressortissants brésiliens ayant travaillé dans un centre d’Antananarivo. Après avoir “répondu à des offres d’emploi en ligne et s’être retrouvés à travailler dans un complexe situé au Cambodge”, “les témoins ont été transférés à Antananarivo, à Madagascar, début mai 2026”, en partie en raison “d’un conflit armé entre le Cambodge et la Thaïlande”, selon la déposition.
Pour les autorités américaines, l’intervention se justifie par la nature des cibles: ces centres visaient “principalement des pays anglophones”, dont des Américains, des Canadiens et des Pakistanais, précise le commissaire Mouigni. D’où le “besoin de ressortissants de pays anglophones africains”, ajoute Tsitohaina Ralihivao. L’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (UNODC) avait d’ailleurs mis en garde l’an passé contre l’expansion de ces réseaux, notamment en Afrique australe.
Les services malgaches suivent l’ampleur croissante du phénomène. “Avant, ils occupaient des villas un peu discrètes, ce qui nous a alertés, c’est qu’ils ont commencé à louer des hôtels tout entiers”, relève Hassan Mouigni. C’était le cas du Live Hotel à Antananarivo, dont le dirigeant présumé, un ressortissant chinois dénommé “Huang Jidi” ou “Wang Jidi”, a été extradé par Pékin. Comme tous les “ressortissants chinois identifiés comme étant des chefs”, il n’a pu être interrogé par le FBI, observe la police fédérale américaine.
Reste la question centrale pour la gouvernance malgache: la tenue de la chaîne pénale, de l’arrestation à l’extradition, alors que des chefs présumés quittent le pays tandis que d’éventuelles victimes de traite demeurent derrière les barreaux.